L’entrée illégale de 70 000 personnes dans l’enclave de Ceuta les 30 et 31 juillet derniers a provoqué un tourbillon humanitaire, politique et diplomatique dans lequel le dirigeant socialiste est plus que jamais empêtré. Une triple secousse qui pourrait sonner le glas de ses huit années au pouvoir lors des élections générales qui doivent se tenir au plus tard en août de l’année prochaine.
C’est en tout cas ce qu’espèrent les oppositions de droite et d’extrême droite, engagées de longue date dans une lutte implacable contre le sanchisme. Le Parti populaire (PP) et Vox mènent depuis des semaines un tir de barrage contre le gouvernement. Ce dernier semble dépassé par l’ampleur de la crise dans la ville autonome espagnole qui constitue, avec Melilla, l’une des deux seules frontières terrestres entre l’Union européenne et le continent africain. Près de 5 000 migrants y demeurent selon Pedro Sánchez, qui assure également que 90 % de ceux qui avaient franchi la frontière fin juillet en sont repartis dans les heures et les jours qui ont suivi.
L’impossible retour à la « normalité »
Sur place, la population perd patience en attendant le retour de la « normalité » promise par un exécutif qui a tardé à mettre en place les moyens nécessaires pour faire face au traitement administratif complexe des demandes d’asile. Des manifestations ont régulièrement lieu et, malgré la présence accrue des forces de l’ordre, des heurts ont éclaté fin août quand des manifestants ont tenté de s’opposer à la distribution de nourriture par la Croix-Rouge et mis le feu à des campements de fortune sur la plage. Une ambiance explosive, alimentée de surcroît par une fachosphère déchaînée et par la présence de patrouilles de quartier, dont certaines s’organisent pour « nettoyer » les rues de la ville autonome.
Mercredi, à l’occasion de la journée de Ceuta, des manifestations convoquées par la Fédération espagnole des municipalités et provinces ont eu lieu dans tout le pays, dont la plus importante à Madrid, où étaient présents les dirigeants du PP et de Vox. S’il s’agissait officiellement de défendre la population de l’enclave, les manifestants ont surtout déversé leur colère contre le « fils de pute » Sánchez et les « envahisseurs ». Le voisin marocain, que les oppositions et la plupart des partenaires parlementaires du gouvernement soupçonnent d’avoir facilité, voire organisé, le passage des migrants, apparaît comme le principal talon d’Achille de Pedro Sánchez. Le président du gouvernement est en effet de plus en plus isolé politiquement dans sa volonté d’écarter, pour l’heure, la responsabilité directe du Maroc dans les événements.
L’ombre de Rabat
Jeudi, face au Congrès des députés, il a persisté dans cette ligne, assurant qu’aucune alerte émanant des services de police ou de renseignement ne laissait prévoir l’ampleur du franchissement massif qui s’est effectivement produit. Pas plus qu’il n’existe, selon lui, de « preuves solides » de l’implication directe des autorités marocaines. « Pour le moment », a-t-il toutefois nuancé, laissant la porte ouverte à un changement de position.
Pedro Sánchez a affirmé qu’il réagirait « avec fermeté » si de nouveaux éléments apparaissaient. Il a également indiqué que l’ambassadrice marocaine avait été convoquée le 21 août dernier pour protester contre les déclarations « inacceptables » de deux ministres marocains sur Ceuta et Melilla. Cette prudence s’explique aussi par la dépendance de Madrid à l’égard de Rabat pour résoudre la crise : les Espagnols ont besoin de la coopération marocaine pour accélérer le retour des migrants économiques et, dans certains cas, la réunification au Maroc de mineurs avec leurs familles.
Mais, au même moment, la presse espagnole révèle qu’un rapport policier remis à la justice fait état de la permissivité et même du « guidage actif » de migrants par des membres des forces de sécurité marocaines. Une interprétation contestée par la direction de la police espagnole qui, après avoir eu accès au document, assure qu’aucun rapport n’attribue au Maroc « la planification ou l’exécution » de l’entrée massive. Le ministère de l’Intérieur affirme par ailleurs ne pas en avoir eu connaissance jusque-là, la juge chargée de l’enquête préliminaire ayant demandé aux policiers de ne pas en communiquer le contenu à leur hiérarchie.
Même bataille autour des alertes précédant la crise : alors que le rapport fait état d’un risque d’entrée massive signalé avant le 30 juillet, la direction de la police assure que l’avertissement envoyé la veille n’était qu’une alerte habituelle ne permettant pas d’anticiper ce qui allait suivre. Au milieu de cette confusion, Pedro Sánchez a promis aux députés qu’il rendrait public l’ensemble de ces documents pour prouver sa bonne foi. Trop tard : le mal est fait et, des rues de Ceuta aux cortèges qui le conspuent de Madrid à Saragosse, le procès en incompétence du gouvernement prend de l’ampleur.
L’« internationale d’extrême droite »
Les oppositions voient surtout dans la crise de Ceuta l’opportunité de porter le coup de grâce au sanchisme, qu’elles n’ont pu mettre en déroute lors du scrutin de 2023, faute de majorité alternative, alors même que le PP avait viré en tête. Pour les ultras de Vox, l’épisode offre également l’occasion de pilonner à nouveau les socialistes, qu’ils accusent ni plus ni moins que de vouloir « remplacer le peuple » espagnol par des étrangers et de « manipuler les listes électorales pour son bénéfice » à travers une politique de naturalisation qu’ils jugent trop généreuse. Portée par une ultradroite hors les murs qui compte des influenceurs aux centaines de milliers d’abonnés diffusant des contenus toujours plus incendiaires sur les réseaux sociaux, l’extrême droite espère tenir sa revanche contre la politique migratoire de Sánchez.
Le processus entamé au printemps de régularisation de centaines de milliers de sans-papiers sur le territoire, à contre-courant des politiques menées dans le reste du continent, fait l’objet d’attaques d’une grande virulence, en Espagne comme à l’échelle européenne. Au plus fort de la crise, de nombreux gouvernements européens ont d’ailleurs saisi l’occasion pour régler leurs comptes partisans et dénoncer ces régularisations. Au mépris de la solidarité européenne la plus élémentaire et alors même que certains d’entre eux, au premier rang desquels l’Italie, sont confrontés au même défi migratoire.
Mis sous pression par les conservateurs et l’extrême droite, le leader socialiste sonne chez lui le rassemblement contre l’« internationale d’extrême droite », mais ne peut compter que sur des alliances fragiles. Sa majorité parlementaire ne tient qu’à un fil, grâce à des accords avec des partis basques et catalans, ainsi qu’avec la coalition de gauche Sumar. Tous ont, eux aussi, critiqué la gestion gouvernementale de la crise, jugée erratique.
Une majorité fragile
Le principal partenaire des socialistes, Sumar, réclame ainsi le transfert vers la péninsule d’une partie des migrants encore présents à Ceuta, en priorité les mineurs et les personnes les plus vulnérables. Les alliés de gauche se montrent également circonspects face à la volonté de Sánchez de ménager le régime marocain, qu’ils perçoivent comme répressif, dictatorial et hostile à l’Espagne.
Beaucoup ne comprennent pas la prudence dont fait preuve le chef du gouvernement, qui s’est montré bien plus offensif dans la bataille diplomatique contre le gouvernement israélien sur la question de la guerre à Gaza. D’autant plus que les alliés de Sánchez, à l’image du porte-parole de la Gauche républicaine de Catalogne Gabriel Rufián, ont mis en cause devant le Congrès des députés les États-Unis et Israël, accusés d’avoir contribué à aggraver la crise.
Sur les ondes de la Cadena SER lundi, Pedro Sánchez a confirmé qu’il était « disposé » à être de nouveau le candidat du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) aux prochaines élections générales de 2027, dont la date exacte n’est pas encore connue. Le chaos politique et l’issue incertaine de l’imbroglio humanitaire aux frontières rendent difficiles les pronostics. Le socialiste est en effet parvenu à les déjouer par le passé, en se relevant de situations qui semblaient politiquement insurmontables. Pour le moment, les intentions de vote disponibles ne permettent pas encore de mesurer l’impact réel de la crise sur l’électorat.
Cette fois, pourtant, la cohésion de la majorité semble bien mise à mal par une gestion des événements qui, jusque dans certains rangs du PSOE, est perçue comme improvisée. Le parti est, qui plus est, déjà secoué par des déroutes électorales régionales, comme en mai dernier dans l’ancien bastion andalou, où les socialistes ont atteint leur plus bas historique, en pourcentage des voix comme en sièges. Sumar semble aussi en perte de vitesse dans les sondages. Sánchez parviendra-t-il à reprendre la main ou continuera-t-il à subir le cours des événements ? C’est sans doute dans les prochains jours et les prochaines semaines que devrait se jouer son sort.